Rapports théoriques, rapports bureaucratiques, relations sensibles

Tout comme Pedram, j’ai rencontrĂ© Shorena dans le cadre d’un cours de Langophonies. Shorena est arrivĂ©e de GĂ©orgie il y a quatre ans avec ses trois filles et son mari. Elle est très impliquĂ©e dans les ateliers proposĂ©s par Langophonies et toujours prĂ©sente au cours de Marjolaine, qui compte dĂ©sormais parmi ses amies locales. Elle parle aujourd’hui français sans difficultĂ©s et s’active quotidiennement pour ses enfants et pour rĂ©gulariser la situation de sa famille. Après de longs mois d’un accueil institutionnel aussi froid que les attentes matinales que la prĂ©fecture de Rennes rĂ©serve aux migrants, elle a pu trouver avec sa famille des leviers pour avancer : certaines associations (le DAL, Un toit c’est un droit, la Croix rouge), quelques militants locaux qu’on retrouve dans beaucoup des actions menĂ©es pour dĂ©fendre les droits des personnes sans-papiers ou en attente de rĂ©gularisation, mais aussi beaucoup de citoyens qui s’organisent très souvent en collectifs locaux et qui s’indignent du traitement rĂ©servĂ© par les institutions publiques Ă  ceux qui deviennent leurs voisins, les parents des copains d’Ă©cole de leurs enfants, leurs collègues, leurs amis. Elle et sa famille ont aujourd’hui, et depuis peu, un logement fixe en pĂ©riphĂ©rie de Rennes.

20160311_163743

SĂ©ance photo avec Shorena et ses filles dans un parc

 

Une fois les plus importantes difficultĂ©s culturelles, linguistiques et sociales levĂ©es, une fois l’acceptation de recommencer une vie ici, une fois l’acceptation de laisser son ancienne vie lĂ -bas (il est impossible pour Shorena de retourner en GĂ©orgie tant que ses problèmes administratifs ne sont pas rĂ©glĂ©s ici, au risque de ne pouvoir revenir en France), une fois qu’elle et ses trois filles aient appris le français, une fois que ses dernières se soient socialisĂ©es Ă  l’Ă©cole, et aient commencĂ© Ă  suivre les programmes de l’Ă©ducation nationale, il reste effectivement l’attente, la très longue attente ; l’attente des dĂ©cisions juridiques qui seront prises Ă  son Ă©gard et Ă  celui de sa famille, et l’acceptation forcĂ©e de leur absurditĂ©, de leur froideur, de leur lenteur, et de leur puissance irrĂ©sistible.

SĂ©ance photo avec Shorena et ses trois filles dans un parc

Attendre de pouvoir travailler, de pouvoir se loger convenablement, de pouvoir savoir oĂą l’on sera avec sa famille dans un an, d’avoir des perspectives, de faire des projets. Attendre aussi de revoir ses parents, ses frères et amis restĂ©s en GĂ©orgie. Ces besoins de bases, se loger, travailler pour se nourrir, se projeter, voir ses proches, dĂ©pendent, pour ceux d’entre nous qui n’ont pas la chance de disposer facilement des papiers nĂ©cessaires, de fonctionnements Ă©tatiques et municipaux tout aussi absurdes de bureaucratie, d’inhumanitĂ© et surtout d’enjeux politiciens. Les associations locales font un travail remarquable mais parfois dĂ©sespĂ©rant tant ils nagent Ă  contre-courant. Qui plus est, nous ne sommes sans doute pas, pour la plupart d’entre nous qui prĂ©cisĂ©ment avons des papiers (ou des matricules comme me disait une autre participant du projet), suffisamment sensibilisĂ©s Ă  la situation, dans ses dimensions pratiques, quotidiennes, humaines. Nous n’y sommes pas assez sensibles parce que ça nous paraĂ®t souvent lointain et parce que nous nous laissons parfois entraĂ®ner par les rengaines mĂ©diatiques de la question migratoire: statistiques, enjeux macro-Ă©conomiques, dĂ©bats biaisĂ©s sur le travail et le chĂ´mage, discussions politiciennes, etc.

Mais Ă©videment, Shorena n’est pas simplement, et les personnes avec qui nous travaillons ici ne doivent pas ĂŞtre, pour ces mĂŞmes raisons, des “exemples” de “personnes migrantes”. Outre le cadre particulier du projet, qui insiste sur la situation migratoire des personnes que l’on rencontre, je me trouve surtout ces derniers temps Ă  rencontrer des personnes tout court, Ă©videmment, Ă  les revoir rĂ©gulièrement, Ă  apprendre Ă  les connaĂ®tre, Ă  travailler en collaboration avec elles, Ă  devoir leur poser des tas de questions, Ă  leur demander de faire des choses selon des règles prĂ©Ă©tablies par le projet, et nĂ©cessairement, Ă©thiquement, Ă  devoir leur donner quelque chose en retour. Alors, j’ai finalement invitĂ© Shorena a manger. On a fignolĂ© la traduction de sa lettre. Elle m’a parlĂ© de comment, ne pouvant travailler, elle occupait ses journĂ©es, quand ses enfants Ă©taient Ă  l’Ă©cole, entre cours de français, tâches mĂ©nagères et bĂ©nĂ©volat au Secours Populaire. Puis Ă  son tour, elle m’a posĂ© des questions sur moi. J’y ai rĂ©pondu, et progressivement, une relation est nĂ©e.

MalgrĂ© la pression des dĂ©lais, et l’obsession Ă©trange de “trouver des migrants pour participer au projet”, Il ne faudrait pas que les initiateurs et professionnels de l’EncyclopĂ©die tendent Ă  devenir eux aussi des bureaucrates, et que leurs collaborateurs, les tĂ©moins, ne se retrouvent ici aussi assujettis Ă  des règles du jeu qu’ils se voient obligĂ©s d’accepter sans marge de manĹ“uvre. Que l’on soit, “eux” comme “nous”, rĂ©ellement acteurs du projet implique pour moi au moins deux exigences :

  • autant, les tĂ©moins doivent pouvoir s’impliquer politiquement, questionner le projet, accepter ou refuser d’y participer et expliquer pourquoi (j’Ă©crirai deux billets sur ces questions) ;
  • autant, la sensibilitĂ© et l’intimitĂ© qu’on aimerait et qu’on voudrait parfois voir s’exprimer chez ceux qui participent ne peut exister qu’Ă  la condition qu’elle s’exprime aussi chez nous. Les rencontres que nous faisons ne sont pas nĂ©cessairement mĂ©diatisĂ©es ici ni ne le seront dans l’encyclopĂ©die mais elles existent et ce sont des relations d’Ă©changes qui doivent ĂŞtre aussi honnĂŞtes et Ă©quilibrĂ©es que possible.
ADLT1511SF_DBC1198_BC_HD

Lors du sĂ©minaire fondateur du projet, au musĂ©e national de l’histoire de l’immigration

 

A ce propos, et sans tomber dans la rĂ©flexivitĂ© intime, mais davantage pour mettre mon travail en perspective, je peux dire que le fait de cĂ´toyer ainsi, sensiblement, pratiquement, quotidiennement  – bien davantage que des français, des Ă©trangers des migrants, des rĂ©fugiĂ©s, des sans-papiers, des gens d’origine x, etc. –  des ĂŞtre humains que je ne connaissais pas auparavant, ne peut que conforter mes adhĂ©sions Ă  certaines thĂ©ories et perspectives politiques sur ces questions. Tout simplement, aujourd’hui, je ne vois aucune raison valable et rationnelle, ni Ă©thique, ni politique, ni Ă©conomique, pour que certaines de ces personnes qui sont mes voisins, qui habitent dans ma ville, que je rencontre, que j’apprĂ©cie puissent potentiellement se voir du jour au lendemain, après plusieurs annĂ©es de socialisation en France, expulsĂ©es par des institutions qui ne connaissent rien de leur vie et Ă  qui je ne reconnais pour ma part aucune lĂ©gitimitĂ© pour agir ainsi. C’Ă©tait bien sĂ»r dĂ©jĂ  le cas, mais la perspective d’ĂŞtre Ă©ventuellement confrontĂ© un jour Ă  ce genre de situation, dans mon entourage personnel, a sensiblement agitĂ© chez moi la nĂ©cessitĂ© d’une mise en action politique, militante Ă  l’endroit de ces problĂ©matiques.

Je tiens donc Ă  remercier les initiateurs du projet de m’avoir ainsi permis d’avancer sur cette question, intellectuellement comme personnellement, de m’avoir donnĂ© l’opportunitĂ© d’approcher des associations telles que Langophonies et Un toit et c’est un droit (merci beaucoup par ailleurs Ă  JoĂ«lle Couillandre pour son aide prĂ©cieuse), mais aussi de m’avoir permis de rencontrer des gens comme Shorena, et tant d’autres.